"Le monde est plutôt pour le regard une chose lisse. Il faut à l'aide des mains retrouver ses océans et ses montagnes. L'être humain est un cloporte sous les hautes pierres de la ville. Il faut lui montrer le soleil qui est, malgré les apparences, loin d'être un soleil de joie. La femme est une flamme. Il faut s'y brûler. Le mot vie est plus court que le mot minute. Il faut, à chaque seconde, s'en souvenir. C'est par la pratique consciente et matérielle de ces commandements qu'on devient parfois poète, celui-ci étant simplement quelqu'un qui a le sens aigu de tout ce qu'une existence d'homme peut comporter de poignant, de résolument invivable". Lucien Becker

Lucien Becker vers 1969

 

La poésie de Lucien Becker a été en son temps pleinement reconnue. « Nul, à l’heure actuelle, ne conteste plus la place exceptionnelle que Becker occupe dans notre poésie à côté d’Eluard, Supervielle, Michaux, Char et Reverdy », écrivait Paul Chaulot en 1952.

Lu et loué surtout par ses pairs, insoucieux de postérité, Lucien Becker se mettait en retrait. « Réfractaire », selon le mot de Gaston Puel. Cette manière d’être explique en partie l’oubli relatif où il est tenu – lieu de bonne compagnie: Rouben Mélik, Ilarie Voronca ou Serge Michenaud partagent une telle relégation. Il faut attendre 1996 pour les premières recherches universitaires et 1997 pour l’édition  des poésies complètes par Guy Goffette à La Table Ronde.

Les poèmes de Becker sont faciles d’accès, mais leur simplicité est redoutable. Le moins dupe des hommes, issu d’une génération qui sera marquée par les deux guerres, y rend sensible une condition précaire. L’irrémédiable sentiment de l’imminence de la mort frappe d’absurdité le lot habituel des existences: espoirs, projets, entreprises… Jacques Brenner déclarait: « Becker nous donne l’équivalent en poésie de ce que Camus nous avait donné en prose dans l’Etranger« . Plutôt que des termes vains, les élémentaires caillou, oiseau, arbre, feuille, terre, village, murs, soleil, ombre, lumière… seront réassemblés sans cesse en une parole scrutant les – difficiles – liens entre les choses. En définitive, Becker ne cessera de l’affirmer, une seule réalité compense la peine de vivre « au contact » de la mort: le contact amoureux. « Vivre, écrit-il à Jean Peyrat, c’est aimer, mais au sens concret du mot. Le reste est scories. »

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